Les Mélancolies de Sade Le Film

film Marquis de Sade

Donatien de Sade

film Marquis de Sade

Donatien-Alphonse-François de Sade naît à Paris le 2 juin 1740. Il est le descendant d'une vieille et prestigieuse famille de l'aristocratie de Provence. A 14 ans, il entre dans une école militaire réservée aux fils de la plus ancienne noblesse et, sous-lieutenant un an plus tard, participe à la guerre de Sept ans contre la Prusse. Il y brille par son courage, mais aussi par son goût pour la débauche.

Le 17 mai 1763, il épouse Mlle de Montreuil, de noblesse récente, mais fortunée. Il ne s'en assagit pas pour autant et fait, dans la même année, son premier séjour en prison pour « débauches outrées ». Il donne fêtes et bals dans son domaine provençal de Lacoste, voyage en Italie, notamment avec sa belle-sœur Mlle de Launay, dont il s'est épris. A Marseille, en 1772, il est accusé d'empoisonnement (il avait en fait distribué, lors d'une orgie, des dragées aphrodisiaques à quatre prostituées qui avaient rendu malade l'une d'entre elles) et doit s'enfuir en Savoie. Condamné à mort par contumace, il est arrêté, s'évade, alterne voyages et scandales. Il finit par être arrêté à Paris. Malgré les interventions de sa femme, il passera treize ans en prison dans le donjon de Vincennes, puis à la Bastille.

Durant ces années, Sade rédige des écrits subversifs, contes, romans et pièces de théâtre, dont un certain nombre ne seront publiés qu'au XXème siècle. Il retrouvre la liberté, accordée à toutes les victimes de lettres de cachet, en 1790. Sa femme, lasse de ses violences, obtient la séparation. Pour survivre dans le Paris révolutionnaire - ses biens, en Provence, ont été pillés et mis sous séquestre - il cherche à faire jouer ses pièces, se lie avec une jeune actrice, Marie Constance Quesnet, qui lui restera fidèle jusqu'au bout.

En 1801, la police saisit ses ouvrages chez son imprimeur. On ne lui pardonne pas sa violence érotique, son « délire du vice », sa pornographie. Sans jugement, par simple décision administrative, il est enfermé dans l'asile de fous de Charenton. Malgré ses suppliques et ses protestations, il va y mourir le 1er décembre 1814 sans jamais retrouver la liberté. Cet esprit libre, sur ses 74 années de sa vie, en aura passé presque 30 en prison.

Ses descendants refuseront de porter le titre de marquis, et il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que son œuvre, dans laquelle il a ouvert la voie à la psychologie sexuelle moderne, soit « réhabilitée ».

film Marquis de Sade

Scénario, extraits choisis

INTERIEUR NUIT-CELLULE PRISON

Ouverture au noir.

On devine à peine éclairé par la lumière vacillante d’une bougie, le visage d’un homme penché sur des feuilles de papier, la plume à la main. Beaucoup de livres sont rassemblés sur le bureau.
On entend le tonnerre qui gronde à l’extérieur, plus près un faible brouhaha constitué de cris, de prière. Des cloches sonnent, enfin en premier plan, le son presque lancinant de la plume qui accroche le papier.
La caméra s’élève jusqu’au visage de l’homme qui relève lentement la tête, comme s’il sentait, inquiet, une présence autour de lui, presque s’il regardait la caméra en coin. On retrouve dans son visage l’expression de l’un des morts momifiés du prologue. C’est le visage d’un « farceur » que celui de Sade.
Au même rythme la caméra redescend, Sade se remet à écrire.

SADE (voix intérieure) :
« Ce n’est que dans l’obscurité des tombeaux que l’homme peut trouver le calme, que la méchanceté de ses semblables, le désordre de ses passions, et plus que tout, la fatalité de son sort, lui refuseront éternellement sur la terre. »

Fermeture au noir.

EXTERIEUR CHIEN ET LOUP-ILE SAINT-PIERRE LAC DE BIENNE

Un bout de terre, paysages dans la brume du soir, les clapotis de l’eau, une barque, deux silhouettes, le soleil vient de se coucher, c’est « l’heure du loup » le moment de la bascule du jour à la nuit. Pendant un temps court, la nature fait silence, cela dure quelques poignées de seconde, rendant ce moment bien mystérieux.
On entend le son de la barque qui glisse sur l’eau. La barque longe les berges de ce lac endormi. On s’approche, les silhouettes de la barque se précisent, cela prend du temps, la musique s’éveille, la bascule des sons se fait, l’ouverture commence avec les premiers batraciens. Les silhouettes sont maintenant identifiées : on reconnaît la chevelure fournie de Juliette et le Marquis de Sade à la barre, recouvert de la même capuche que dans le premier plan du film.

Alors que la caméra s'éloigne du bateau, perdu au milieu du brouillard.

JULIETTE (off, comme pour elle-même, à voix basse de peur de réveiller la nature) :
L’île est plus grande qu’elle n’y paraît, comment trouver Monsieur Rousseau dans un tel brouillard à couper au couteau !

Le bateau semble perdu au milieu des eaux. Pendant quelques instants, il disparaît.

SADE (off) :
Tout est dans « Les Rêveries d’un Promeneur Solitaire ». Dans la journée il herborise et quand le soir approche, il descend des cîmes de l’île, il vient s’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché, là le bruit des vagues, l’agitation de l’eau le plongent dans une rêverie « délicieuse ».

De nouveau, la caméra se rapproche lentement puis disparait par intermittence. Au son, les premiers oiseaux de la nuit s’agitent, ils font chœur et corps avec les batraciens. On assiste à un espèce de spectacle féérique parmi la nature.

SADE (off à voix basse) :
Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche son oreille, la rêverie le prend, il ressent alors avec plaisir son existence sans prendre la peine de penser !

La barque se rapproche lentement de la rive, en effleure les berges, on découvre quelques coins cachés.
Le Marquis tant bien que mal immobilise le petit bateau. Il est maintenant à l’arrêt au milieu des eaux. On entend les petits bruits des vaguelettes, du flux et du reflux, Juliette et Donatien semblent envoutés par ces instants.
Le bateau reprend sa route et se laisse guider par les sons de la rêverie de Jean-Jacques. Une masse sombre se dessine sur la berge.
L’accostage est délicat et se fait un peu à distance de Jean-Jacques. Pour rassurer Rouseau, le Marquis l’apostrophe avec courtoisie, à peine le pied posé à terre. Il aide en même temps Juliette à descendre du bateau. Tout est filmé à distance depuis le lieu d’accostage.

SADE :
Bonjour Monsieur Rousseau, je suis le Comte de Mazan. Je vous présente Juliette !

ROUSSEAU (très affable) :
Bonjour, que puis-je pour vous chers amis ?

Juliette est visiblement agacée de tant de mansuétudes et d’hypocrisie de la part du Marquis.

SADE (flagorneur) :
Nous rentrons d’Italie, il est vrai, je vous l’accorde que cela nous a assuré un détour considérable, mais pouvoir rencontrer l’auteur de « La Nouvelle Héloise » !

ROUSSEAU :
C’est beaucoup d’honneur... Je peux rentrer avec vous sur le bateau, vous retournez vers le sud de l’île ?

Sade aquiesce. Ils grimpent tous les trois sur l’embarcation. Jean-Jacques installe son baluchon rempli d’herbes qui dépassent de tous les côtés.
Au milieu du bateau, on retrouve d’un côté Sade et Juliette et de l’autre côté Rousseau.

... A SUIVRE ...

INTERIEUR CELLULE PRISON

La musique de la séquence précédente se prolonge sur le premier plan de Renée Pélagie.
La séquence s’ouvre sur son visage en GP, elle semble ne pas quitter Sade (off) que l’on suit à travers les yeux de Renée Pélagie.

SADE (off) :
Non je ne crois pas qu’il soit possible de trouver dans le monde une créature plus abominable que votre indigne mère !

RENEE PELAGIE :
Calme toi donc et, plus encore, n’écris rien qui puisse te nuire.

Sade est debout, fier de la veste prune que sa femme vient de lui apporter.

SADE :
Ah ! Le monstre ! Oh l’abominable créature !...
Que je la hais ! Que ne peut-elle voir mon cœur à découvert ? Eh quoi ! Le ciel ne se lasse pas de laisser si longtemps une pareille furie sur la terre !

RENEE PELAGIE :
Tu dis plein de choses que tu ne penses pas !

On s’aperçoit que derrière eux, la porte est restée ouverte. Le temps de la visite, le geôlier est resté en faction. Sade retrouve son calme. Pendant tout ce temps, Renée Pélagie est restée assise.

RENEE PELAGIE :
J’ai beau dire la vérité, qui est que tu ne penses pas ce que tu écris, que c’est la douleur et le désespoir qui t’emportent dans certains moments, l’on me répond que l’on ne peut te juger que par tes écrits. N’écris plus ces phrases qui te nuisent...
C’est le désir d être réuni à toi qui me le suggère !... Ta façon de penser, ne peut être approuvée !

Sade ajuste les manches et épaules de sa veste, jette un regard d’approbation à sa femme qui acquiesce en silence. Il enchaîne.

SADE :
Ma façon de penser, dites vous ne peut-être approuvée. Et que m’importe ! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions; elle tient à mon existence, à mon organisation. Cette façon de pensez que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres...

Renée Pélagie en gros plan, très touchée par les paroles de son mari.

RENEE PELAGIE :
Oui, je t’aime avec toute la violence possible, et rien ne peut l’exprimer que bien au-dessous de ce que je la ressens. Tu ferais tort à mon cœur, qui ne cesse de t’adorer, et tu me désolerais si tu en doutais. Chaque fois où tu parais douter de mon cœur est autant de coups de poignard pour moi.

Sade comme dans une consolation vient s’assoir à côté de Renée Pélagie.

RENEE PELAGIE :
Je respecte les goûts et les fantaisies, ailleurs. Quelque baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables, et parce qu’on en est pas le maître, et parce que la plus singulière et la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse...

Sade passe sa main sur le visage de Renée Pélagie.

SADE :
Les mœurs ne dépendent pas de nous, elles tiennent à notre construction, à notre organisation. Ce qui dépend de nous, c’est de ne pas répandre notre venin au-dehors, et que ce qui nous entoure, non seulement ne souffre pas, mais ne puisse pas même s’en apercevoir.

Renée Pélagie un peu comme un animal vient frotter son visage contre la main du marquis.

RENEE PELAGIE :
Je suis pénétrée de tout ce que tu me dis, mais les autres, eux ont une façon de penser bizarre dont nous sommes les victimes. Ils pensent qu’en te tenant là quelque temps, tu en sortiras sage comme une image. Ils ne sentent pas le mal que cela fait à toi, à ta fortune et à tes enfants.
Hé bien, quand l’on me fait ces sottes réponses, cela me met dans une colère, que je prendrais mon monde par la tête et la leur cognerais contre le mur jusqu’à ce qu’ils changent de façon de penser !

Renée Pélagie se redresse et se retourne vers son mari, dans le regard du Marquis, il semble un instant attendri, mais le doute subsiste !

RENEE PELAGIE :
Tu vois que je ne suis pas si douce que toi dans les supplices que je leur désire...

Renée Pélagie se redresse, se bloque subrepticement contre le Marquis, une première note de Tango, échange de regards, quelques pas de danse, entre violence et mélancolie.
La scène s’interrompt comme elle avait démarré !

Fermeture au noir.